Archives de Tag: andersen

Conte cherche son titre

***
 
Depuis le temps que cette histoire était dans mes cartons, il fallait que je la termine. C’est chose faite désormais, mais la prochaine fois, j’imaginerai la fin avant de me lancer. C’est plus pratique quand même.
Avis aux amateurs pour trouver un titre et une illustration dignes de ce nom.
Le conte auquel il est constamment fait référence est celui-ci : La petite Poucette d’Andersen
Bonne lecture et n’hésitez pas à laisser des commentaires.

     ***

Emma se la coulait douce

     Il était une fois, dans une mare boueuse, une jeune grenouille du doux nom d’Emma. C’était un petit batracien comme les autres : elle chantait sous la pluie, jouait à saute nénuphar et adorait gober les mouches. Sa maman était une reinette, la plus coquette de toutes, et son papa, un fort et brave crapaud buffle. Emma aimait par-dessus tout quand, le soir, avant de s’endormir sur sa touffe d’herbe moelleuse, ils lui racontaient une histoire. Toutes parlaient de princes et de princesses, de bals et de bijoux, de vilaine marâtre et d’affreux ogres dévoreurs d’enfants. Tour à tour, Emma coassait de plaisir et de peur. Mais, le conte qu’elle préférait par dessus tout, celui qu’elle aurait souhaité entendre tous les soirs, avait pour nom : Poucette. C’était bien joli ces histoires de dragons et de lutins, de robes multicolores et de carrosses, mais les grenouilles ne s’habillent pas ! Seule, l’histoire de Poucette se passait dans le monde de Emma. Les autres histoires avaient été écrites par des humains pour des humains. Parfois, il était question d’un crapaud, en réalité un prince charmant, mais Emma avait eu beau faire des bisous à tous les crapauds qu’elle connaissait, il ne s’était jamais rien passé. A chaque fois qu’elle entendait l’histoire, la grenouillette était émue jusqu’aux larmes et retenait ses sanglots quand on évoquait les malheurs de Poucette, mariée de force à une vilaine grenouille. Elle mettait toujours une lune à se remettre de ses émotions et allait manger un bon rôti de moustiques chez sa mamie, dans la mare voisine, pour oublier son chagrin. Mais jamais l’histoire de Poucette ne la quittait complètement. Comment ses semblables avaient-ils pu se comporter de la sorte ? Emma frémissait de rage à cette pensée.

     Un après-midi d’été, alors que la mare bruissait de mille et une mélodies, Emma dut aller faire la sieste. Comme à son habitude, sa maman lui proposa une histoire et cette fois-ci encore, la jeune grenouille choisit « Poucette ». Alors qu’elle s’installait confortablement contre la cuisse dodue de sa maman, celle-ci commença l’histoire tant adorée et redoutée à la fois. Elle fit le portrait de cette minuscule fillette, belle comme un cœur, douce comme le pétale d’une rose et haute comme un pouce. Emma, bercée par la voix chantante de sa maman s’en alla doucement rejoindre Poucette au pays des rêves. Peut-être aurait-elle du s’endormir profondément mais un crapaud, son voisin, changea sa vie en émettant une fausse note qui la réveilla en sursaut : CroAaak ! Les paupières encore lourdes de sommeil, elle aperçut alors, à quelques mètres d’elle, sous le saule pleureur qui surplombait la mare, la plus douce jeune fille qu’elle ait jamais vue : Poucette en personne.

     Emma n’en croyait pas ses yeux ! Peut-être rêvait-elle encore ! Pour s’en assurer, elle plongea d’un bond dans l’eau et fit quelques brasses coulées. Lorsqu’elle refit surface, rien n’avait changé : certes, sa maman, qu’elle avait éclaboussée au passage, faisait les gros yeux et coassait de colère, mais Poucette n’avait pas disparu. Assise en tailleur sur la berge, elle jouait avec un roseau et souriait à un petit garçon occupé à pêcher. Emma s’approcha discrètement pour mieux les observer. Poucette avait de grands yeux bleus et son joli visage était entouré de boucles soyeuses. Elle avait l’air heureuse et ne semblait pas craindre la proximité des grenouilles. Au bout d’un moment Emma n’y tint plus et appela Poucette de toutes ses forces : Côa, Coâa, Côaaaaaaaaaaaa ! Rien n’y fit, la jeune fille ne réagit pas. « Comment a-t-elle pu oublier notre langue ? » se demandait Emma, déçue. «  Peut-être les grenouilles du conte parlaient-elles un dialecte différent ? ». Et elle réessaya sur tous les tons, avec tous les accents possibles : Köa, Kôa, Crrrroa, Crowa….. Enfin, son cœur faillit exploser de joie car Poucette s’était tournée vers elle et avait coassé à son tour. Mais elle avait vraiment tout oublié du langage des grenouilles et ses paroles n’avaient aucun sens : Coaa, Coa, Coaaaah, avait–elle chanté, ce qui signifiait : soleil, culotte, manger. Puis elle avait dit : boue, pleurer, arbre. Enfin, ça y ressemblait.

     Le soleil était bas quand Poucette et son compagnon se levèrent enfin, abandonnant à leurs pieds les corps des libellules dont ils avaient arraché les ailes. Elle était beaucoup plus grande que Emma ne l’avait imaginé mais après tout, cette dernière n’avait pas de pouce pour comparer. Qu’allait-elle faire si l’enfant s’en allait ? Comment la réconcilier avec le monde des grenouilles si elle ne revenait plus à la mare ? A cet instant, Emma respira profondément et ses joues gonflées, elle sauta dans la poche entrouverte de la robe de la fillette. Emma avait peur, il faisait noir. Mais sa décision était prise : elle devait apporter à Poucette l’amitié des grenouilles, lui faire oublier son terrible mariage forcé. Toutes les grenouilles n’étaient pas mauvaises et Emma entendait bien le lui prouver !

Jamais on a vu, jamais on ne verra, la famille grenouille courir après les rats. Vous êtes fous ?

     Pas rassurée, elle s’obligea à rester immobile pendant que les enfants marchaient sur le chemin de terre qui les éloignait de l’eau. Elle eut une pensée pour ses parents qui allaient s’inquiéter mais elle la chassa rapidement. Ce qu’elle faisait, c’était non seulement pour elle mais aussi pour sa communauté : Comment supporter davantage cette image de monstres qui leur collait aux pustules depuis si longtemps ? Soudain, la voix du petit garçon s’éloigna et le silence s’établit mais pas pour longtemps. Était-ce le prince charmant auprès duquel Poucette avait trouvé le bonheur ? Il faudrait lui aussi le convaincre de pardonner aux grenouilles. Un bruit métallique suivi d’une voix la firent sursauter. Elle était arrivée dans un endroit qu’elle ne reconnaissait pas. Une étrange odeur, familière et répugnante, emplissait l’air.

– Maïa ! Je commençais à m’inquiéter ! Tu as vu l’heure ?

– Mais maman, c’est les vacances !

– Tu as encore été traîner près de la mare. Regarde-toi, tu es couverte de saletés ! Va te changer et prendre ta douche avant le repas, ma chérie.

     Les mouvements de Poucette reprirent et Emma commençait à avoir la nausée. Ce n’était rien comparé à ce qui l’attendait. Soudain, elle se sentit monter dans les airs et la robe dans laquelle elle était cachée atterrit, après un long vol plané, sur le sol. Meurtrie, Emma attendit patiemment que les pas de Poucette s’éloignent et sortit prudemment de sa cachette. Elle n’était plus du tout sûre à présent d’avoir fait le bon choix et regrettait presque d’avoir suivi la petite fille. « Allons ma petite grenouille, reprends-toi. », essaya-t-elle de se convaincre. Elle observa ce qui l’entourait avec attention : tout était gigantesque et tellement coloré ! L’idée du récit qu’elle ferait à son retour lui redonna courage. Elle serait un héros ! Personne, même pas le vieux Nono, ne s’était jamais aventuré aussi loin. Certes, elle ne voyait aucune coque de noix, mais c’était un détail. Bon, il fallait qu’elle retrouve Poucette, elle avait perdu assez de temps comme ça.

     Timidement d’abord, elle fit quelques pas, puis à mesure qu’elle progressait, sa détermination revint. Poucette ne lui échapperait pas ! Elle s’insinua dans l’ouverture d’une porte d’où provenait un bruit de cascade. Elle ne fut pas étonnée lorsqu’elle aperçut enfin la petite fille, savourant le contact de l’eau sur sa peau. Tout doucement, elle s’approcha, prenant garde de ne pas laisser échapper un son. Le sol était froid et glissant, mais peu lui importait. C’était le moment idéal pour faire connaissance. Hop ! Un dernier bond et elle serait elle aussi sous l’eau. Il était temps, elle commençait à avoir la peau sèche.

– Maïaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa ! Qu’est-ce que c’est que çaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa ?

     Le cri déchira le nuage de vapeur qui s’était formé dans la pièce. Et ce fut le chaos.

     La maman – car c’était elle qui était entrée dans la salle de bain à l’insu de notre batracien préféré – hurlait et gesticulait, pendant que sa fille, surprise et peut-être effrayée, projetait autour d’elle une eau beaucoup trop chaude au goût de la petite grenouille. Celle-ci avait fait un bond de recul et poussé un cri en écho à celui de la mère. Complètement paniquée, elle ne pouvait s’empêcher de bondir au hasard pour échapper aux gouttes d’eau qui menaçaient de la cuire littéralement. « Mais que diable allait-elle faire dans cette galère ? », martelait-elle entre deux bonds.

     Elle n’en pouvait plus, les hurlements de la mère gagnaient en force, et elle sentait désormais deux présences en mouvement autour d’elle.

– Maïa, attrape-moi cette bestiole tout de suite ! Vite, vite, vite ! Tu avais pourtant promis d’arrêter !

– J’essaie, maman ! Mais elle n’arrête pas de sauter !

– Une taupe, cet hiver, une hirondelle, la semaine dernière, et maintenant une grenouille ? Quand vas-tu t’arrêter ?

– Je n’ai rien fait, cette fois. Je le jure !

     Emma sentit soudain qu’on la soulevait dans les airs et son cœur s’arrêta de battre. La fin de l’histoire était proche, elle le sentait. On la trouverait et la jetterait dehors. Ou pire, mais elle n’osait y penser. Elle voulait sa maman et ne jamais avoir quitté sa mare. C’était pourtant une si bonne idée. Mais cette femme, une adulte apparemment, avait tout gâché. Ou peut-être s’y était-elle mal pris.

     Après ce qui lui parut une éternité, on la reposa sur l’herbe fraîche.

– Je te préviens, Maïa ! La prochaine fois que je t’y reprends, tu es bonne pour une séance chez le psychologue ! Ce n’est pas normal d’aimer à ce point torturer les animaux.

     Emma n’avait rien entendu, trop occupée à jeter un dernier coup d’œil en direction de la maison : elle espérait y apercevoir une dernière fois le doux visage de Poucette. Mais c’était peine perdue, elle avait échoué. En quelques bonds hésitants, elle contourna ce qui ressemblait à de petites tombes, maladroitement construites par des mains d’enfant. Le cœur lourd à l’idée de ne plus jamais voir Poucette, elle reprit le chemin de la mare, tout en maudissant les livres d’histoires et les opportunités manquées.

The frog is very déçue

Coffee©2011

Tagué , , ,
%d blogueurs aiment cette page :