American Pyscho , 20 ans après – Bret Easton Ellis

American Psycho est le roman du vide, de l’apparence et des mots qui sonnent creux.

Le vide, c’est la superficialité d’un mode de vie inepte, uniformisé, sans âme et sans morale. Celui des Happy few.

Le problème, c’est le trop plein – comme pour les égouts – c’est-à-dire tout ce que vous y mettez, dans cette vie creuse et sans saveur, pour compenser. Pour se sentir plein. Pour se sentir exister. Pour sentir, tout simplement.

Il y a des codes, des règles, une hiérarchie. Il y a ceux qui connaissent le dressing code. Il y a les élus et les autres.

Mais le trop plein, c’est aussi ce que vous essayez d’étouffer et qui refait surface, vous envahit, vous domine : la colère, la haine, la fureur. Cette animalité et cette folie, ô combien incompatibles avec cet univers de faux-semblants et de Rollex à 50 ans.

Pat Bateman est devenu un maître dans l’art de naviguer dans ces eaux troubles : Docteur Jekyll à Wall Street le jour, entre deux J&B, un rail de Coke et un peu de shopping chez Valentino, il se transforme en Mister Hyde la nuit, tuant, torturant, dévorant à tout va.

20 ans après sa publication et son énorme succès, je lis enfin cet « incontournable » de la littérature de la fin du siècle dernier. Qu’est-ce que ça change, me direz-vous ? Je n’en sais rien mais il a tellement été présenté comme le  « roman phare d’une époque » qu’on est en droit de se demander s’il peut survivre à ladite époque.

Le début m’a profondément ennuyée. On passe de rencontre superficielle dans un bar, à une autre rencontre superficielle dans un restaurant, le tout entrecoupé d’une litanie de marques de fringue – procédé qui pour le coup a vécu. Je sentais la fable moralisatrice sur la société de consommation pointer le bout de son nez. C’est creux, c’est répétitif, et on n’a vraiment rien en commun avec ces gens-là. Et c’est, rétrospectivement, tout à fait voulu.

Puis, Patrick Bateman, notre yuppie de héros (Young Urban Professional), commet son premier meurtre et le roman prend une autre dimension. Ce meurtre est le seul que je lirai en entier, car les suivants sont tout bonnement insoutenables. N’allez pas croire que je fasse ma midinette : Pat Bateman ne se contente pas de tuer. Il viole, il torture (à l’électricité, à l’acide…), il éviscère, il scalpe, il démembre, puis mange parfois ses victimes. Son traitement des femmes est pire que tout. Ces passages, absolument à vomir et / ou à cauchemarder, je les ai allégrement passés, mais pourtant c’est dans leur présence que réside tout l’intérêt du roman.

Car c’est cette coexistence froide entre les deux univers qui fait de Pat Bateman un être fascinant. Et la force de BEE réside dans son art de l’ellipse et des transitions : Pat est en train de dévorer le foie d’une victime, qu’il a énucléée puis découpée en morceaux. Blanc. Nouveau paragraphe. Il disserte avec sa maîtresse et ses collègues sur la façon dont on porte l’épingle de cravate. C’est un expert. Et rien de tout cela n’est dérangeant dans l’univers de Pat Bateman. Les deux mondes cohabitent parfaitement : celui de Wall Street entretient son dégoût de l’humanité, lui fournit occasionnellement des victimes, celui du meurtre lui permet de se calmer assez pour maintenir l’illusion du yuppie à qui tout réussit.

Mais ça ne va pas durer, et c’est avec un plaisir légèrement morbide et sadique qu’on assiste au fissurage progressif de la vie de Pat Bateman. Il ne contrôle plus rien.

Bref, après une certaine réticence, je me suis laissée emporter par la folie dévastatrice du héros. Plus le roman progresse, et plus on se prend claque sur claque. La cadence s’accélère, la sauvagerie atteint des sommets indicibles. Et on ne décroche pas.

Syndrome de l’accident sur le bord de la route ? On ne peut détourner les yeux, fascinés par tant d’horreur ?

Sûrement en partie. Et puis, tous les autres ingrédients d’un livre à succès sont là : sexe, drogue, alcool.

Mais American Psycho est loin d’être le premier, et 20 ans après, alors qu’on y parle encore cassettes VHS, il fait son petit effet. Pourquoi ?

Tout le mérite revient à l’écriture, rapide et haletante certes, mais surtout au personnage de Pat Bateman. Pat Bateman est un mystère. On passe le roman à chercher une explication à son comportement, une faille qui pourrait nous le rendre sympathique.

Mais non. Pat Bateman reste un étranger, un homme qui agit selon une logique tordue qui lui est propre, et sans jamais éveiller chez le lecteur la moindre once de sympathie. Il est beau, parle bien, est incollable sur Génésis ou les restaurants à la mode.

On ne l’aime pas mais pourtant, on ne le déteste pas, on reconnait même en lui certaines personnes de notre entourage.

Pat Bateman est une expérimentation : celle de l’homme moderne élevé selon les seules règles du capitalisme et de la société de consommation.

Il déroule sa vie devant nous et on reste, spectateur hypocrite et complaisant, pour recevoir un shoot d’adrénaline qui n’a pas l’air d’avoir faibli en 20 ans.

Mais passées les sensations fortes, que restera-t-il de ma lecture ?

Une sensation de malaise, mais aussi le sentiment d’avoir lu un roman abouti et jusqueboutiste. Intellectuellement, il mérite d’être lu. Émotionnellement, c’est une autre paire de manches. Je ne crois pas que j’oserai jamais le conseiller.

En tout cas, un grand merci à achille49 qui m’a offert ce roman lors du swap USA organisé sur Livraddict. Je ne regrette pas ma lecture.

Titre original : American Psycho

Langue: français

Éditeur : Seuil

Collection : Points

Thèmes : Folie, Société de consommation, violence

Pages : 520

1re publication : 1991, traduit en 1997

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2 réflexions sur “American Pyscho , 20 ans après – Bret Easton Ellis

  1. Très bonne analyse de ce roman devenu culte. Merci 🙂

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